4 avril 2013

La suce: une amie qui vous veut du bien?

Bébé pleure. Tante Micheline s'exclame alors: "Je crois qu'il veut sa suce!" Pourtant, la plupart des experts en allaitement s'entendent pour dire que l'utilisation précoce de la suce interfère avec celui-ci. Tante Micheline risque toutefois de se réjouir puisqu'une équipe de l'Oregon vient de rouvrir le débat en publiant une étude qui conclut que le fait de restreindre l'utilisation de la suce diminue les taux d'allaitement exclusif. Mais, est-ce vraiment le cas?

Dans le but de rendre leur hôpital amis des bébés, des professionnels de l'Oregon Health and Science University à Portland ont décidé de cesser d'offrir de routine des suces aux nouveau-nés. En effet, l'Initiative amis des bébés (IAB) est un programme composé de dix étapes visant à faciliter l'initiation de l'allaitement. Cependant, en comparant les taux d'allaitement exclusif avant et après l'instauration de cette nouvelle politique, les chercheurs ont constaté une diminution de ceux-ci. L'allaitement exclusif est passé de 79 % à 68 % et l'utilisation de supplément de 18 % à 28 %, ce qui représente un changement significatif.

Comment interpréter ces résultats? Est-ce que cela signifie qu'on se trompe sur toute la ligne en ce qui concerne la suce et que Tante Micheline a raison? Bien sûr que non! Comme toute étude, il est important de la mettre en contexte pour bien en comprendre les implications.

Tout d'abord, il faut mentionner que les études analysant l'impact de la suce sur l'allaitement sont déjà contradictoires. Ainsi, la plupart des études d'observation concluent que la suce est associée à une diminution de la durée de l'allaitement. Cependant, ce type d'observations ne permet pas de confirmer un lien de cause à effet. Par ailleurs, une étude sur 700 nouveau-nés a également remarqué un effet négatif de l'utilisation précoce de la suce (2 à 5 jours après la naissance) en comparaison avec une utilisation plus tardive (5 semaines). Au contraire, une revue Cochrane sur 1302 bébés semblaient démontré que l'utilisation de la suce n'affectait pas la durée de l'allaitement à 3-4 mois, tout comme une étude où des femmes très motivées à allaiter étaient partagées au hasard entre un groupe utilisant la suce et un groupe ne l'utilisant pas.

Deuxièmement, le contexte de l'Oregon est particulier puisque l'implantation de l'IAB n'est pas complétée. Par exemple, les préparations commerciales pour nourrissons sont disponibles à la demande du parent et ne sont pas restreintes à des raisons médicales. De plus, les parents ne reçoivent pas d'instructions sur des méthodes alternatives pour réconforter leur bébé ou sur la façon de reconnaître les signes de faim.

Compte-tenu du fait que notre culture est très portée sur la suce, peut-on vraiment s'étonner des résultats de cette étude? On peut très bien imaginer une jeune mère dont le bébé entre dans la fameuse deuxième nuit. Le bébé pleure, la mère met le bébé au sein pour la troisième fois en deux heures. Avant, la nouvelle mesure, cette mère aurait peut-être donné la suce pour tenter d'avoir un peu de répit. Maintenant, elle ne sait toujours pas que le comportement de son bébé est normal et on ne lui a pas non plus expliqué son besoin de réconfort. Pour cette mère, qui ne peut compter que sur les conseils de Tante Micheline, le biberon de lait artificiel est peut-être alors bien tentant maintenant qu'elle ne peut plus utiliser la miraculeuse suce.

Comme le font remarquer les chercheurs, cette étude démontre plutôt que les différentes étapes de l'IAB fonctionnent ensemble et qu'il peut être problématique d'instaurer seulement certaines d'entre elles. Dans le cas qui nous intéresse, restreindre l'accès à la suce sans compenser en encourageant l'allaitement à la demande et en informant les mères sur la gestion de l'allaitement peut avoir des résultats inattendus.

En fait, les résultats de cette étude vont dans le même sens qu'une autre réalisée en 2001 qui concluait qu'il y avait bien une association entre l'utilisation d'une suce et un sevrage précoce. Cependant, selon les auteurs de celle-ci, la suce était plutôt le symptôme d'un problème d'allaitement que la cause directe du sevrage. Par conséquent, mettre les parents en garde contre les risques de son utilisation précoce, c'est bien mais les aider à régler leurs difficultés d'allaitement, c'est mieux!

 (Pour une analyse plus nuancée sur le lien entre la suce et le sevrage, c'est ici.)

Pour lire davantage sur l'utilisation de la suce et  l'allaitement:
Pourquoi la suce est-elle si populaire?

Référence:
Kair LR, Kenron D, Etheredge K, Jaffe AC, Phillipi CA. Pacifier restriction and exclusive breastfeeding. Pediatrics. 2013 Apr;131(4):e1101-7. doi: 10.1542/peds.2012-2203. Epub 2013 Mar 18.

2 commentaires:

  1. En ce qui me concerne, il est clair que si je m'étais obstinée à ne pas donner de suce à mon bébé dès ses premiers jours, j'aurais cesser l'allaitement après deux semaines. Donner mon sein pour nourrir, soit ! Mais donner mon sein 16 heures par jour comme une suce à mon enfant qui aime particulièrement téter, ça outrepasse mes capacités - et mes volontés ! L'important, c'est de ne pas donner la suce pour remplacer la nourriture, un changement de couche ou autres réconforts...Un usage intelligent et non culpabilisant quoi !

    M. Geoffroy

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    1. Je suis tout-à-fait d'accord avec vous. La suce peut être utile dans certaines situations. C'est pourquoi, je suggère de ne pas seulement informer les parents des risques mais aussi de les aider à résoudre les problèmes d'allaitement qu'ils pourraient rencontrer. Cela leur permettra alors de déterminer si l'utilisation de la suce est vraiment la solution dans leur situation et, si oui, de l'utiliser intelligemment.

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