22 octobre 2014

Cachez cette suce que je ne saurais voir!

Le saviez-vous? Ce n'est pas avec une pomme mais bien avec une suce que le serpent a tenté Ève, la première mère de l'humanité. Depuis ce jour, ce petit bout de plastique si controversé suscite des réactions contradictoires. D'un côté, il y a ceux qui croient impossible d'élever un bébé sans cet outil miraculeux et de l'autre, ceux qui y voient bien un instrument du démon créé pour saboter l'allaitement.

Il faut dire que la majorité des organismes de santé la déconseille fortement pendant le premier mois de vie. Entre autres, l'Organisation mondiale de la santé a même bâti une des règles de l'Initiative amis des bébés autour de l'infâme sucette. L'étape 9 stipule en effet qu'il ne faut pas offrir de tétines artificielles aux enfants allaités. Cette recommandation est basée principalement sur des études d'observations qui ont remarqué une forte association entre l'utilisation de la suce et le sevrage précoce.

Le plan machiavélique entourant la suce serait relativement simple. Lorsqu'une mère donne la suce à son bébé au lieu de le mettre au sein, le nourrisson ne stimule pas suffisamment les glandes mammaires et la production dégringole alors. De plus, comme le bébé ne tète pas la suce et le sein de la même façon, il peut en venir à blesser les mamelons de sa mère. Tous ces petits problèmes seraient bien sûr la recette parfaite pour un sevrage précoce.

Cependant, certaines recherches ne semblent pas appuyer cette hypothèse. Par exemple, le collectif Cochrane a identifié deux études où on a divisé des femmes très motivées à allaiter en deux groupes : l'un où on recommendait aux mères d'éviter la suce et l'autre où on ne disait rien de particulier à ce sujet. Dans les deux groupes, le taux de sevrage à 4 et 3 mois était toutefois très similaire.

Une étude réalisée à Montréal apporte peut-être une piste d'explication. Les chercheurs, qui ont d'ailleurs conçu leur étude d'une façon semblable aux deux précédentes, ont eux aussi constaté que le fait de mettre les mères en garde contre la suce ne diminuait pas le sevrage précoce. Par contre, si on sépare plutôt les groupes en fonction de l'utilisation de la suce ou non, on remarque que les mères qui disent avoir employé la suce sèvrent en effet plus tôt que les autres. C'est ce qui porte les scientifiques à croire que la suce ne serait peut-être pas la cause du sevrage mais plutôt un indice que quelque choses ne va pas.

Cette explication semble logique puisqu'on sait que les douleurs aux mamelons et l'impression de manque de lait sont des raisons communes de sevrage précoce. Si une mère a des douleurs à la mise au sein, elle sera assurément tentée de contenter son bébé avec une suce lorsqu'elle le peut. De la même façon, une mère qui manque de lait et dont le bébé réclame le sein sans cesse introduira la suce pour se donner un répit. Cela expliquerait pourquoi suce et sevrage vont souvent de pair.

On peut donc penser que le fait de diaboliser la suce ne rend service à personne. Comme dans bien des domaines, offrir de l'information est sans doute plus payant. Par conséquent, si une mère sent le besoin de recourir à la suce, elle devrait se demander pour quelle raison et, si nécessaire, aller chercher de l'aide pour résoudre ses difficultés d'allaitement. Si tout va bien et qu'elle choisit d'employer la suce quand même, elle devrait alors savoir qu'une utilisation occasionnelle a souvent moins d'effet qu'une utilisation quotidienne. Elle doit aussi être consciente qu'aucune étude n'a pu établir que la suce ne cause pas de difficultés d'allaitement. Cependant, elle devrait également se rappeler la conclusion la plus importante de ces études : si elle est déterminée à allaiter, ce n'est pas une suce qui l'en empêchera.

Toujours à propos des suces...
Donne-moi ta suce, voyons n'aie pas peur...

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Références:
Canadian Paediatric Society. (2014) Recommendations for the use of pacifiers. Consulté le 21 octobre 2014.

Goldman RD (2013) Pacifier use in the first month of life. Can Fam Physician, 59(5):499-500.

Jaafar SH1, Jahanfar S, Angolkar M, Ho JJ. (2012) Effect of restricted pacifier use in breastfeeding term infants for increasing duration of breastfeeding. Cochrane Database Syst Rev., 7:CD007202. doi: 10.1002/14651858.CD007202.pub3.

2 commentaires:

  1. Votre billet suscite de vives discussions au bureau de Seréna Québec!

    Nous enseignons la méthode de l'allaitement maternel et de l’aménorrhée (MAMA), comme alternative naturelle à la contraception aux femmes qui choisissent un allaitement complet, intensif et exclusif. Puisque les tétées du nourrisson, en contact fréquent avec la mère, auraient un rôle essentiel dans la production d'hormones (associées à la lactation et la fertilité), l'un des critères de la MAMA est justement l'interdiction de l'usage de la suce, pour ne pas freiner la production de lait ni accélérer le retour de la fertilité. Est-ce que votre texte laisse entendre que cette prémisse, les tétées du nourrisson en stimulant les glandes contribuent à la production de lait, serait remise en question par des études récentes? Vous mentionnez aussi qu'une "utilisation occasionnelle a souvent moins d'effet qu'une utilisation quotidienne", mais quels seraient alors ces effets de l'utilisation de la suce? Merci de participer à notre réflexion.

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    1. C'est un bon point que vous soulevez.

      Tout d'abord, j'aimerais souligner que les études dont je fais mention se sont penchées exclusivement sur l'impact de la suce sur le sevrage précoce (avant 3 ou 4 mois). Comme je le mentionne à la fin du texte, « aucune étude n'a pu établir que la suce ne cause pas de difficultés d'allaitement ». L'impact sur l'aménorrhée lactationnelle n'est donc pas connu.

      J'ai déjà abordé le sujet de la fertilité et de l'allaitement dans un autre billet (http://www.mamaneprouvette.com/2013/03/question-de-la-semaine-quels-moyens-de.html). On considère généralement la méthode MAMA efficace à 98 % si la mère peut répondre non aux trois questions suivantes :
      1) Est-ce que ses menstruations sont revenues?
      2) Offre-t-elle des suppléments à son bébé ou celui-ci passe-t-il de longues périodes sans téter?
      3) Est-ce que son bébé a plus de 6 mois?

      L'utilisation de la suce pourrait donc être problématique pour la question #2. En effet, si l'utilisation de la suce augmente considérablement l'intervalle entre les tétées, la fertilité pourrait en théorie revenir.

      Par conséquent, si une femme vous consulte à propos de la suce et de la méthode MAMA, je crois que la meilleure chose à faire est de lui expliquer exactement cela et donc de lui dire que si son utilisation de la suce modifie sa gestion de l'allaitement, elle devrait se considérer comme fertile. Cela dit, je crois qu'une mère qui utilise la suce seulement occasionnellement (par exemple, en voiture quand elle ne pourrait pas offrir le sein de toute façon) ne devrait pas s'inquiéter de l'impact sur sa fertilité.

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