8 mars 2013

Fait-on fausse route pour la promotion de l'allaitement?

Le sujet de la promotion de l'allaitement est très délicat au Québec. Devrait-on le promouvoir davantage ou au contraire beaucoup moins? Devrait-on revoir notre façon de le faire? Mais en fait, se pose-t-on les bonnes questions? Il semblerait bien que non si on se fie à une nouvelle étude publiée dans la revue Pediatrics qui démontre que ce dont les femmes ont besoin, ce n'est pas de promotion mais bien de support.

En effet, dans une étude réalisée aux États-Unis auprès de 1177 mères, on constate que 60 % des femmes n'ont pas allaité aussi longtemps qu'elles l'auraient souhaité. Les principales raisons qui ont poussé les mères à sevrer avant d'être prêtes sont les difficultés d'allaitement, les soucis concernant le gain de poids du bébé, les maladies chez la mère ou le besoin de prendre des médicaments et l'effort associé à tirer son lait.

Selon l'Institut de la statistique du Québec, 82,7% des femmes ont initié l'allaitement en 2009-2010. Cela signifie donc que 17,3 % des femmes n'ont pas allaité du tout. De ce nombre, 48,6% n'ont pas allaité parce qu'elle préférait le biberon. Par conséquent, à peine 8,4 % des femmes ne veulent vraiment pas allaiter.

D'un autre côté, si on suppose que la situation constatée aux États-Unis peut s'appliquer au Québec, on conclut que 49,63 % des femmes québécoises souhaitent allaiter mais n'y parviennent pas. Par conséquent, pourquoi mettre tant d'effort sur la promotion et tenter de convaincre 8,4% des femmes de revenir sur leur choix alors qu'on pourrait travailler à augmenter le support et ainsi favoriser l'allaitement chez 49,3% des femmes.

D'autant plus que les raisons invoquées par les femmes dans l'étude américaine nous donnent de très bonnes pistes sur les façons d'agir. Les femmes allaitantes ont besoin d'avoir accès à des ressources compétentes pour les soutenir lorsqu'elles rencontrent des problèmes au niveau de l'allaitement ou du gain de poids de leur bébé. Elles ont besoin de professionnels qui sont bien informés sur la compatibilité des traitements avec l'allaitement et qui les aident à se soigner sans avoir à sevrer. Enfin, elles ont besoin d'environnements favorables qui facilitent l'allaitement et qui éliminent les complications non-nécessaires.

En conclusion, au lieu de tenter de convaincre les mères d'allaiter, le réseau de la santé devrait plutôt mettre ses énergies pour former des professionnels aptes à aider les mères à atteindre leurs objectifs d'allaitement. Rappelons d'ailleurs que dans le document L’allaitement maternel au Québec – Lignes directrices rédigé par le MSSS, on mentionne que "la priorité devrait être accordée à la protection et au soutien à l’allaitement et, à un degré moindre, aux programmes de promotion" puisque "le meilleur encouragement à l’allaitement vient des femmes qui ont allaité avec plaisir et avec succès et jouent ainsi un rôle de modèle pour les femmes qui les entourent". Il serait donc peut-être temps d'appliquer ces principes énoncés il y a plus de dix ans déjà.

Pour en savoir plus sur la promotion de l'allaitement:
Comment parler d'allaitement?
L'importance d'avoir différentes approches pour la promotion et le support de l'allaitement
Les tabous peuvent-ils affecter la durée de l'allaitement?

Références:
Odom EC, Li R, Scanlon KS, Perrine CG, Grummer-Strawn L. (2013) Reasons for earlier than desired cessation of breastfeeding. Pediatrics. 131(3):e726-32. doi: 10.1542/peds.2012-1295. Epub 2013 Feb 18.

Lavoie A, Dumitri V. (2012) L'allaitement maternel: une pratique moins répandue au Québec qu'ailleurs au Canada. Institut de la statistique du Québec.

Ministère de la santé et des services sociaux du Québec (2001). L'allaitement maternel au Québec – Lignes directrices. Consulté à l’adresse http://publications.msss.gouv.qc.ca/acrobat/f/documentation/2001/01-815-01.pdf

11 commentaires:

  1. Ils en mettent du temps pour réagir nos scientifiques. Moi je dirais que ça fait plus de 20 ans qu'on empile les arguments sur l'intérêt du lait maternel, de l'allaitement. Par contre cela fait bien 20 ans en France qu'on forme les professionnels à tour de bras, qu'il y a des associations pour les mères partout. Dans 10 ans, on va nous dire que la formation des professionnels n'est pas le bon moyen ! Charlotte Bodeven

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    1. Je dois d'abord dire que je ne peux pas me prononcer sur la situation en France puisque je ne la connais pas bien.
      Je crois cependant que c'est normal que les stratégies de santé publique changent avec le temps. À une époque où les taux d'initiation d'allaitement étaient faméliques, la promotion avait sa place pour bien faire connaître l'allaitement. Maintenant qu'au Québec les femmes initient davantage l'allaitement, je crois que c'est le soutien qui devient plus important. Malheureusement, ici, nos professionnels ont encore besoin de formation pour cesser d'offrir de mauvaises informations aux mères et pour les orienter vers de bonnes ressources.

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  2. Pour mon cas, je trouve tout a fait pertinent qu'on ne cilbe pas la bonne place... à mon avis, il devrait, dans les hopitaux, il avoir , en tout temps, une personne qui est la JUSTe pour aider à l'instauration de l'allaitement. Les infirmières ont été formées mais n'ont pas le temps de passer un boire complet en notre compagnie pour nous rassurer sur nos compétences et nous conseiller. Mon expérience d'allaitement a l'hopital a été TRÈs décevante: l'infirmière réveille mon bébé , me le met au sein (j'Avais un bébé ''un peu'' colérique :) et me dit 20 min par sein et s'en va!!! Mon petit bonhomme après 5 min criait de tout poumon... Et quand je réclamais de l'aide... personne ne venait a mon secour! Quelle expérience éprouvante!
    De retour à la maison, j'ai fini par connaitre mon enfant et m'adapter mais quel stress!
    Donc mieux former les intervenantes, oui sur les techniques, mais surtout sur l'importance de se faire rassurante pour la maman!
    Marie-Hélène

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    1. En effet, une formation au niveau de la relation d'aide est primordiale pour les intervenants en allaitement.

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    2. Pour avoir allaité ma fille et avoir eu beaucoup de difficulté, je peux dire qu'effectivement, j'ai manqué de beaucoup de soutien, surtout à l'hôpital. j'y suis restée 6 jours et personne n'a pris le temps de m'aider comme je le demandais. On ne faisait que mettre ma fille au sein, sans attendre que je le fasse pour corriger ce que je faisais de mal, malgré mes dmandes. J'en ai été découragée. Heureusment, j'ai persévérée, mais j'aurias eu besoin de plus de soutien

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  3. Pertinent billet! C'est une question sur la quelle nous réfléchissons sans cesse... Chaque fois que des chiffres sortent sur la pratique de l'allaitement en fait, nous revenons avec un peu le même questionnement et nos conclusions, malheureusement, ne varient pas beaucoup depuis toutes ces années.

    Permettez de poursuivre la discussion avec deux billets complémentaires.

    Un qui s'attarde à un chiffre étonnant. Au Québec, ce serait seulement 6,7% des femmes arrêteraient d'allaiter au moment où elles le désiraient. Misère.
    Les détails ici:
    http://bienvivrelallaitement.wordpress.com/2011/10/11/des-chiffres-des-femmes-et-des-bebes/

    Et autre billet où l'on découvre qu'en plus du soutien, c'est la protection de l'allaitement beaucoup plus que sa simple promotion, qui fait que les femmes vivent un allaitement à la hauteur de leurs objectifs. Selon certaines observations, la protection de l'allaitement serait même plus efficace que la formation des professionnels de la santé!
    http://bienvivrelallaitement.wordpress.com/2010/10/12/allaitement-regard-sur-un-discours/

    Annie et Madeleine
    www.bienvivrelallaitement.wordpress.com

    (ps: Y aurait-il une coquille par hasard sur le 49,63 % des femmes, ce n'est pas plutôt 48,6%? Et aussi, quand on parle de 48,6%, il s'agit de toutes les femmes ou bien de 48,6% du 17% des femmes qui n'allaitent pas?)

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    1. Merci pour les liens! Ils sont vraiment très intéressants!

      Pour ce qui est des statistiques. Il s'agit bel et bien de deux nombres différents. Le 48,6% c'est la proportion de mères qui préfèrent le biberon parmi celles qui n'initient pas l'allaitement (17%). Donc, 8,4% de toutes les femmes n'ont pas essayer d'allaiter parce qu'elles préféraient le biberon.

      Le 49,63% vient d'une extrapolation des données de l'étude américaine. L'étude estime que 60 % des femmes allaitante sèvrent plutôt qu'elles ne le souhaitaient. Comme au Québec 82,7% des femmes initient l'allaitement, on peut estimer que parmi toutes les femmes québécoises 49,6% ont tenté d'allaiter mais ont sevrer plus tôt qu'elles le désiraient (i.e. 60 % des 82,7%)

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  4. C est très intéressant mais je n'ai pas compris cette phrase : " De ce nombre, 48,6% n'ont pas allaité parce qu'elle préférait le biberon. Par conséquent, à peine 8,4 % des femmes ne veulent vraiment pas allaiter." Quelle différence y-a-t-il entre celles qui préfèrent donner le biberon et celles qui ne veulent pas allaiter?
    Merci de toutes les infos que vous nous donnez.

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    1. Il n'y a effectivement pas de différences entre les femmes qui ne veulent pas allaiter et celles qui préfèrent le biberon. D'après les données de l'Institut de la statistique, 17,3 % des femmes n'initient pas l'allaitement. De ce nombre, 48,6% n'essaient pas parce qu'elles préfèrent le biberon. Par conséquent, toutes femmes confondues, 8,4 % préfèrent le biberon (i.e. 48,6% des 17,3 %).

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  5. Quel article pertinent !
    Je suis justement en plein dans l'écriture d'une thèse d'exercice (je suis interne en médecine générale) sur la culpabilisation à l'allaitement maternel.
    Ma thèse voudrait démontrer, par témoignages, que les femmes choisissent plus l'allaitement maternel par raison (avec la tête) que par désir (avec le coeur), en gros. C'est très résumé, mais du coup en cas de difficulté (et je recueille les témoignages de femmes qui, justement, ont dû arrêter l'allaitement maternel initié, avant de le souhaiter), elles culpabilisent à mort parce que "je ne suis pas capable de nourrir mon enfant, de lui donner ce qu'il y a de mieux pour lui".
    En conclusion de quoi je voudrais aboutir à une nouvelle forme, plus saine, de promotion de l'allaitement maternel, en aval et non en amont, par le soutien, donc la réussite de l'allaitement, donc la promotion par le bouche à oreille, en gros. Ca fonctionne pour les autres, c'est un bonheur pour les autres, et sans passer par ma tête, à force d'en voir je vais en avoir envie. Et comme ça vient d'une envie et qu'en plus le soutien aura été mis en place dans cette optique, ben ça marchera.
    Illusoire mon cercle vertueux ? Pas dans la théorie. Après il l'est si tout le monde ne suit pas (notamment la formation des "vieux" médecins, parce que les jeunes sont, je pense, beaucoup plus sensibilisés et beaucoup plus ouverts à la formation.

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    1. C'est vraiment un sujet passionnant! Je suis impatiente de lire vos conclusions!

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