7 décembre 2012

Les tabous peuvent-ils affecter la durée de l'allaitement?

L'Organisation mondiale de la santé recommande aux femmes d'allaiter exclusivement leur bébé jusqu'à l'âge de six mois puis, après l'introduction des aliments complémentaires, de poursuivre l'allaitement jusqu'à deux ans et au delà. Pourtant, lorsqu'on observe les taux d'allaitement, on réalise que ces objectifs sont bien loin d'être atteints. Ainsi, au Québec, seulement 50,7% des mères ayant initié l'allaitement allaitent toujours 6 mois après la naissance de leur enfant et seulement 13 % lorsque leur bébé atteint l'âge d'un an.

Le phénomène étant similaire au Royaume-Uni, des chercheurs britanniques ont, d'une part, interrogé des mères ayant allaité pour plus de six mois pour déterminer si leur vécu pourrait expliquer la situation actuelle. D'autre part, ils ont discuté avec 1319 femmes enceintes et mères d'enfants de 0 à 2 ans pour connaître leur attitude face à l'allaitement prolongé.

D'après les résultats publiés sur le site de la revue Breastfeeding Medicine, la plupart des mères ayant allaité pour plus de six mois ont été exposées à des attitudes négatives ou à des critiques venant de leur entourage. On faisait sentir à ces femmes que l'allaitement prolongé était quelque chose de risible, de bizarre ou même d'inutile. Cette observation laisse donc supposer que certaines mères choisissent peut-être de sevrer parce qu'elles se sentent marginales de poursuivre l'allaitement plus que quelques mois.

Par conséquent, selon les mères interrogées, au lieu de promouvoir l'allaitement prolongé, on devrait plutôt en faire quelque chose de normal. Cette forme d'éducation devrait aussi cibler davantage les professionnels de la santé et la société que les mères elles-mêmes.

Enfin, selon ces mères, une bonne façon d'atteindre cet objectif serait d'augmenter la représentation visuelle de l'allaitement de bambins, d'informer davantage et ainsi faire disparaître le tabou existant à propos de l'allaitement prolongé.

Les conclusions de cette étude peuvent sans contredit s'appliquer ici. Dans un contexte social où la promotion de l'allaitement est de plus en plus remise en question, il est en effet nécessaire de s'interroger sur certaines incohérences de notre système de santé. Comment peut-on demander aux mères d'allaiter si on stigmatise ensuite celles qui choisissent de le faire plus que quelques mois? On oublie trop souvent que toute la société a un rôle à jouer pour créer un environnement favorable à l'allaitement.

Références:
Sally Dowling and Amy Brown. An Exploration of the Experiences of Mothers Who Breastfeed Long-Term: What Are the Issues and Why Does It Matter? Breastfeeding Medicine. -Not available-, ahead of print. doi:10.1089/bfm.2012.0057.

Lavoie A, Dumitri V. (2012) L'allaitement maternel: une pratique moins répandue au Québec qu'ailleurs au Canada. Institut de la statistique du Québec.


9 commentaires:

  1. Très bon article !
    Il va de soit qu'au Québec il y a des tabous et que ces derniers nuisent à l'image de ces femmes qui tentent de donner le sein à leur poupons de plus de 12 mois. Même si j'étais moi-même convaincue qu'il étais avatageux d'allaiter jusqu'a 2 ans, j'ai vue ces regards lorsque mon enfant me demandais le sein en public... même à la garderie (CPE) qu'elle fréquentait. Il y a certe de l'éducation à faire auprès du grand public mais aussi dans les milieux professionnels (CPE, dentiste, épiciers, etc).

    Merci d'apporter ce résultat de recherche

    MArie-France Beaudoin
    Mère de Marilou allaitée jusqu'a 21 mois
    Étudiante sage-femme UQTR

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  2. L’allaitement maternel est le phénomène bioculturel par excellence, disait avec justesse l'anthropologue Kathy Dettwyler.

    Chez les humains, l’allaitement n’est pas seulement biologique, il est aussi déterminé par la culture. ... Et en un sens, c'est souvent très bien ainsi! C'est ce qui a permis à différentes civilisations à travers l'histoire d'adapter l'allaitement de leurs petits à leurs conditions de vie. Nous l'avons toujours dit: il ne devrait jamais y avoir qu'un seul modèle d'allaitement.

    Ainsi, notre culture occidentale est loin d'être la seule au prise avec des tabous de lactation. Les sociétés au mode de vie plus traditionnelle aussi. Dans ces sociétés par exemple, si les femmes allaitent en général beaucoup plus longtemps que leurs consoeurs occidentales, l'allaitement exclusif se fait plus rare... L'allaitement en Afrique ou en Asie est aussi régit par toutes sortes de non-dits et de pratiques qui ont plus ou moins de sens.

    L'information au près des femmes et de leur famille est certes importante. La cohérence des cercles qui entourent la nouvelle mère aussi, comme vous le dites si justement. ... Et au-delà de tout cela, on doit aussi favoriser une démarche d'ouverture et d'empathie envers un modèle souple qui permet d'adapter l'allaitement au vécu de celle qui allaite.

    On aurait tendance à dire que bien avant la réalisation des objectifs de santé publique, une femme devrait être en mesure d'atteindre ses propres objectifs d'allaitement - ce qui malheureusement n'arrive pas assez souvent. À nos yeux, c'est la clé de voûte pour aller plus loin :)

    Annie & Madeleine
    Auteures Bien vivre l'allaitement

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    1. En effet, bien que les auteures de l'étude la situe dans le contexte des objectifs de santé publique, il aurait été intéressant de savoir si l'expérience de ces femmes a eu un impact sur l'atteinte des objectifs qu'elles s'étaient elles-mêmes fixées.

      Je crois néanmoins qu'il est aussi important de parler des recommandations que l'ont fait aux femmes puisque le choix de recommander un comportement devrait être accompagné aussi de l'obligation de supporter ces femmes dans leur cheminement vers l'atteinte de ces objectifs.

      Selon moi, on doit travailler à deux niveaux. D'une part, aider les femmes individuellement à atteindre leurs objectifs personnels. D'autre part, collectivement, on doit s'assurer que les environnements sont favorables à l'allaitement et que les ressources permettant d'atteindre les objectifs de santé publique sont diponibles.

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  3. Très intéressant tout ça. J'habite au Royaume-Uni depuis un an et j'avais vu passer ces statistiques dans un article qui mettait en vedette un tableau de Leonard de Vinci montrant une mère allaitant son enfant. Dans les milieux que j'ai fréquentés, à Oxford et à Londres, je dirais que l'allaitement est encore plus rare qu'au Québec, après les premiers mois. De plus, le congé de maternité n'est que de 8 mois donc on se prépare assez tôt à retourner au travail, ici, quand c'est possible (car les services de garde sont hors de prix).
    Je pense comme vous que le secret est dans l'effort mis autant dans le soutien que dans les décisions de santé publique. J'ai allaité mes deux enfants jusqu'à environ un an et sans le soutien de mon entourage et de personnes compétentes, je n'y serais pas arrivée. Pour le reste, il y aura toujours les salles d'allaitement des centres d'achat pour se donner une bonne conscience sociale et se sentir à l'aise d'allaiter.

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    1. Merci beaucoup pour ce commentaire. C'est vraiment intéressant de voir comment cela se passe là-bas.

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  4. En France le congé maternité après la naissance n'est que de 10 semaines, et j'ai entendu : "cela vaut-il la peine de commencer à allaiter si c'est pour frustrer bébé en le sevrant 2 mois plus tard ? Donner un biberon dès le départ serait moins frustrant pour bébé, non ?" J'ai évidemment répondu à cette future maman en quête de réponse et qui change tout juste d'avis sur l'allaitement, que toute tétée est bonne à prendre, que plutôt que de penser au sevrage elle devrait penser à cette relation privilégié qu'elle va instaurer...
    J'ai allaitée mon ainée 16mois, mon 2ème suit au minimum le même chemin mais financièrement cela a un cout, je suis passée à mi-temps pour privilégier l'allaitement.
    Mon fils va en crèche 3 matinées par semaine, je suis la seule mère allaitante sur 10 (tous les enfants ont moins de 1an).
    Et la pression sociale est effectivement là, les regards des passants mais aussi les réflexions des biens pensants qui si ils sont pro allaitement au départ deviennent vite choqués si cela dépasse la durée du congé maternité. (sans parler des femmes que cela dégoute totalement et qui se permettent de me dire que "ça fait vache"...
    En France on est montré du doigt si on allaite pas son bébé à la maternité mais 2 mois après c'est pire si on l'allaite encore...

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    1. Merci de nous donner un aperçu de la situation en France. Cette contradiction entre les messages de santé publique et le comportement de la société envers les femmes qui choisissent d'allaiter plus longtemps semble présente chez vous aussi.

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    2. Et sans parler de la contradiction dans la durée du congé. Je sais bien qu'il est possible de travailler et d'allaiter, que plusieurs l'ont fait, le font et le feront; je l'ai fait aussi et le referai prochainement. Seulement, en laissant le temps aux femmes de bien établir l'allaitement, la routine avec bébé et de reprendre ses énergies 9ne serait-ce que quelques semaines de plus), on favorise la poursuite de l'allaitement même après la reprise du travail. Et comme vous dites, tout congé sans solde ou réarrangement à la baisse de l'horaire de travail a un coût et des conséquences...

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    3. Au Québec, les femmes ont la chance d'avoir un congé de maternité d'un an, ce qui facilite la poursuite de l'allaitement. Je crois que la situation est très différente en France.

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