9 février 2015

Fertilité et allaitement: une question complexe

Les consultantes en lactation vous le diront, l'allaitement est efficace à 98 % pour éviter une grossesse non désirée. Cela dit, vous connaissez sûrement une personne qui connaît une personne qui est tombée enceinte alors qu'elle allaitait exclusivement toutes les 2 heures, jour et nuit. Et tout ça, c'est sans parler de celles qui ne parviennent pas à faire un bébé, car leur enfant de 2 ans prend le sein quelques secondes tous les soirs. Une chose est claire, le lien entre l'allaitement et la fertilité est complexe.

Au départ, les experts croyaient que la situation était simple : plus un enfant demande le sein souvent, plus l'ovulation mettra du temps à revenir. « L’un des facteurs les mieux connus impliqués dans le maintien de l’aménorrhée lactationnelle est la fréquence élevée d’allaitement et l’absence de suppléments, » expliquent Patricio Valdée Garcia et Camilla Mella dans un article publié en 2013. Pour cette raison, si une mère allaite exclusivement, on s'attendrait à ce que la fertilité se fasse attendre. En effet, les femmes des sociétés traditionnelles peuvent demeurer infertiles pendant 3 à 4 ans, car elles allaitent à la demande pendant très longtemps. Pourtant, plusieurs femmes occidentales vivent le retour de leurs règles 2 ou 3 mois seulement après la naissance, et ce, malgré un allaitement exclusif. De toute évidence, d’autres facteurs contribueraient à maintenir l’absence des règles pendant l’allaitement selon Garcia et Mella.

Selon certains experts, le profil hormonal unique à chaque femme y serait pour beaucoup. Des recherches ont démontré que les femmes dont les menstruations reviennent dans les 6 premiers mois suivant la naissance de leur bébé ont des taux de prolactine de base plus faibles que celles qui demeurent infertiles. Une équipe de chercheurs du Chili va plus loin en proposant que tout se jouerait pendant la grossesse. En effet, leur recherche indique que les femmes qui expérimentent un retour tardif de leur fertilité ont des niveaux de prolactine 2 fois plus élevés pendant la grossesse. Leurs niveaux d'estrogènes sont également 2 fois plus bas.

Les scientifiques chiliens proposent d’ailleurs un mécanisme pour expliquer le phénomène. Chez certaines femmes, l’hypothalamus et l’hypophyse, deux régions du cerveau, seraient moins sensibles à l'estrogène. Comme cette hormone bloque normalement la production de prolactine, ce manque de sensibilité permettrait de produire plus de prolactine, qui à son tour diminuerait la quantité d’estrogène. Le résultat de cette boucle sans fin : l’infertilité se prolongerait pendant plusieurs années.

La faute aux tétées de nuit?
Un autre facteur soulevé par Garcia et Mella est celui de la balance énergétique. Lorsqu'une mère allaite, une partie de son énergie est utilisée pour faire du lait. Si, en plus, elle mange peu ou est très active, il est possible qu'elle utilise plus de calories qu'elle en obtient par son alimentation. C’est ce qu’on appelle une balance énergétique négative.

Selon les chercheurs, pour que la fertilité revienne, il faut que la mère consomme plus de calories qu'elle en dépense pendant un certain temps. Cela expliquerait d'ailleurs pourquoi les femmes des sociétés traditionnelles sont infertiles plus longtemps que les Occidentales. En effet, elles sont plus souvent mal alimentées et sont beaucoup plus actives physiquement. Leur balance énergétique est donc négative plus longtemps.

Ce phénomène est plus marqué lorsque le bébé tète encore la nuit. Les tétées nocturnes augmentent la demande énergétique pour la mère, mais aussi sa fatigue. Selon David Haig, professeur au département d’organismique et de biologie évolutive à l'Université Harvard, les tétées fréquentes pendant la nuit sont d’ailleurs associées à une infertilité prolongée. Selon certains chercheurs, le but réel des tétées nocturnes serait même de retarder la fertilité. Les bébés qui tètent longtemps la nuit n’auraient pas à craindre l’arrivée trop rapide d’un petit frère ou d’une petite sœur qui les priverait de l’attention de leur mère.

En bref, déterminer l’effet de l’allaitement sur la fertilité est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. Il faut tenir compte de l’exclusivité de l’allaitement, des tétées de nuit, de l’alimentation de la mère, de son niveau d’activité physique et de son profil hormonal. Pas étonnant qu’il y ait autant de possibilités qu’il y a de femmes allaitantes!

- Ce billet a également été publié sur le site de l'Agence Science-Presse.

Pour en savoir plus sur l'allaitement et la reproduction:
Quels moyens de contraception sont compatibles avec l'allaitement?
Le sevrage est-il nécessaire lors d'une procédure de procréation assistée?

Références:
Campino C, Torres C, Rioseco A, Poblete A, Pugin E, Valdés V, Catalán S, Belmar C, Serón-Ferré M. (2001) Plasma prolactin/oestradiol ratio at 38 weeks gestation predicts the duration of lactational amenorrhoea. Hum Reprod. 16(12):2540-5.

Garcia, P. V. et C. Mella. (213) Analysis of factors involved in lactational amenorrhea. J Biosafety Health Educ. 1 :4.

Haig D. (2014) Troubled sleep: Night waking, breastfeeding and parent-offspring conflict. Evol Med Public Health. 2014 Jan;2014(1):32-9.

2 commentaires:

  1. Bonne recherche! Je connaissais le fait que la fertilité est retardée chez les sociétés traditionnelles mais non que nos habitudes de vie "modernes" pouvaient influencer grandement le retour de la fertilité. Merci d'approfondir ce sujet super intéressant...

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