5 novembre 2014

Les parents, la peur et les statistiques


Mon professeur de statistiques au cégep était un éternel sceptique. Étrangement, il se méfiait surtout des statistiques. On peut les interpréter comme on veut, disait-il. Son opinion m'est revenue en tête à la lecture de l'article « Trop peur pour nos enfants? » publié la semaine dernière par Planète F. En effet, les statistiques qui y sont présentées m'ont beaucoup fait réfléchir.

Ceux-ci démontrent de façon convaincante que nos enfants sont de plus en plus en sécurité. Qu'on parle de crimes violents, de décès avant l'âge d'un an ou d'accidents de vélo, tous ces phénomènes sont en baisse. C'est ce qui fait suggérer aux auteurs de l'article que les parents de 2014 sont peut-être bien un brin paranos!

« Sommes-nous devenus à ce point peureux? » me suis-je demandé. J'ai alors réfléchi aux différentes façons d'expliquer des chiffres si éloquents. En fait, la question précise qui m'est venue en tête est la suivante : peut-on faire des liens entre certains de nos comportements de parents et l'amélioration de la sécurité des enfants?

Il semble que je ne sois pas la seule à m'être interrogée à ce sujet. Par exemple, Nicolas Gilbert, épidémiologiste principal à l'Agence de la santé publique du Canada, s'est intéressé à la diminution des cas de mort subite du nourrisson entre 1990 et 2000. Il a présenté ses conclusions au cours de la journée « Le sommeil sécuritaire des nourrissons : de la connaissance au message » dans le cadre des 16es journées annuelles de santé publique en 2012.

Les graphiques qu'ils présentent sont assez similaires à ceux de Planète F, en particulier pour celui portant sur la mortalité dans la première année de vie. Ceux-ci démontrent très clairement que le nombre de cas de mort subite du nourrisson diminue de façon constante depuis les années 1990. Le phénomène devient toutefois particulièrement intéressant lorsqu'on observe la tendance de certains comportements parentaux. Ainsi, dans la même période, le tabagisme est passé d'environ 23 % en 1993-1994 à environ 11 % en 2005-2006. L'allaitement pour un minimum de 6 mois est passé d'environ 30% en 1992-1996 à près de 50 % en 2005 et 2008. Enfin, le pourcentage d'enfants déposé sur le dos pour dormir en 1999 tournait autour de 40 % alors qu'il atteignait près de 80 % en 2006-2007. Nicolas Gilbert propose donc que la diminution des cas de mort subite du nourrisson pourrait s'expliquer par une augmentation de la proportion de nourrissons placés sur le dos pour dormir, une diminution du tabagisme durant la grossesse et une augmentation de la proportion de nourrissons allaités.

Le cas de la mort subite n'est qu'un exemple de cette façon d'interpréter les statistiques sur la peur. Au lieu de dire que les enfants sont en sécurité et que notre vigilance n'est en fait que de la paranoïa collective, on peut aussi supposer que c'est en raison de cette même vigilance que les enfants sont plus en sécurité. Laquelle de ces hypothèses est la bonne? Impossible de conclure avec les données disponibles.

Ce petit exercice de logique démontre toutefois bien que l'interprétation des chiffres en science est toujours un défi. Il est parfois trop facile de voir un lien de cause à effet là où il n'y en fait qu'une association... d'où l'importance de demeurer sceptique comme mon professeur de statistiques se plaisait à nous le rappeler!
Références:
Gilbert, Nicolas. (2012) La mort subite du nourrisson au Canada: un état de la situation. Résumé de la conférence présentée le 27 novembre 2012 au cours de la journée "Le sommeil sécuritaire des nourrissons: de la connaissance au message" dans le cadre des 16es Journées annuelles de santé publiques.

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