2 mars 2014

Question de la semaine : Les bienfaits de l'allaitement et le syndrome du chapeau d'aluminium

Aujourd'hui, j'aborde un sujet suggéré par plusieurs lecteurs : la dernière étude mettant en doute les bienfaits de l'allaitement.

Un petit vent de panique souffle sur l'Internet après la parution d'une étude qui remet en doute les bénéfices de l'allaitement. Il est donc temps de prendre une grande respiration, car nous sommes tout simplement en présence de ce que j'appellerais le syndrome du chapeau d'aluminium.

L'expression vient en fait d'une très bonne bande dessinée de Jorge Cham, auteur de PhD Comics, qui illustre le cycle d'une nouvelle scientifique. Tout commence par un résultat de recherche : « A est corrélé avec B (p=0.56), si C, lorsqu'on assume les conditions D et E. » Le département des relations publiques de l'université compose alors un communiqué de presse : « Les scientifiques ont trouvé un lien potentiel entre A et B (sous certaines conditions) ». Lorsque la nouvelle est reprise par les agences de presse, on peut lire « A cause B, disent les scientifiques ». Sur une chaîne d'information continue, cela devient « A cause B en tout temps. » Aux nouvelles locales, le titre est plus sensationnaliste : « Ce que vous ne savez pas à propos de A pourrait vous tuer. » Finalement, au prochain repas familial, vous rencontrez votre grand-mère et elle vous dit « Je porte ce chapeau d'aluminium pour me protéger de A. »

C'est un peu ce qui s'est passé lors de la parution de l'étude réalisée par les chercheurs de l'Ohio.

L'étude
Nos résultats suggèrent que les estimations typiques de l'impact de l'allaitement sur le bien-être de l'enfant pourraient être surestimées.
Les chercheurs ont analysé trois groupes : 8237 enfants provenant de différentes familles, 7319 frères et sœurs qui ont été nourris de la même façon et 1773 frères et soeurs dont au moins un a été allaité et au moins un a été nourri au biberon. Ils ont ensuite évalué plusieurs critères lorsque les petits étaient âgés de 4 à 14 ans : l'indice de masse corporelle, l'obésité, l'asthme, l'hyperactivité, l'attachement, le comportement, le vocabulaire, la lecture, les aptitudes en mathématiques, l'intelligence et la réussite académique. L'analyse des enfants de familles différentes donne des résultats très similaires à ceux d'autres études : les enfants qui ont été allaités réussissent mieux en général que ceux qui ont été nourris au biberon. La seule exception : l'asthme. Les enfants allaités semblent avoir un risque plus élevé de souffrir de cette maladie. L'intérêt de l'étude est toutefois ailleurs. En effet, les résultats diffèrent lorsque les chercheurs comparent les frères et sœurs qui n'ont pas été nourris de la même façon. La différence entre les petits allaités et ceux nourris au biberon s'atténue alors au point de n'être plus significative d'un point de vue statistique. Les chercheurs concluent donc que les bénéfices de l'allaitement à long terme seraient plutôt dus à des facteurs propres à chaque famille comme le statut socio-économique.

Le communiqué de presse de l'Ohio State University
Les bénéfices de l'allaitement semblent être surestimés, d'après une étude réalisée sur des frères et sœurs. Les avantages observés par les femmes qui choisissent d'allaiter seraient probablement des résultats biaisés d'études précédentes.
Dans son communiqué de presse, l'équipe des relations publiques de l'Ohio State University reprend les grandes lignes de l'étude, mais réalise aussi une entrevue avec Cynthia Colen, la chercheuse principale. Selon celle-ci, il faut être réaliste à propos de ce que l'allaitement fait ou ne fait pas. Elle déplore que les études faites jusqu'à maintenant ne contrôlaient pas pour la race, l'âge des parents, le revenu familial, l'emploi de la mère. Ces facteurs importent d'autant plus que plusieurs études ont établi que les femmes de milieux aisés allaitent plus longtemps. Elle croit également que son étude a le mérite d'étudier l'impact de l'allaitement chez les enfants plus âgés alors que les études précédentes se limitent plutôt aux bébés et aux tout-petits. Elle admet cependant que l'allaitement est bénéfique d'un point de vue nutritif et immunitaire, mais que pour améliorer le bien-être des mères et des enfants, il faut se concentrer sur des choses comme les congés parentaux et la conciliation travail-famille.

Les médias (Mail Online)
Le lait maternel n'est pas meilleur pour un bébé que le lait en bouteille et il augmente le risque d'asthme, clame une experte.
Plusieurs éléments du communiqué de presse se retrouvent dans l'article de Mail Online. Cependant,
les auteurs vont un peu plus loin. D'après eux, la scientifique mentionne que « Les bénéfices de l'allaitement sont exagérés » et que « les bébés nourris au biberon ne réussissent pas moins bien. » L'étude démontrerait selon eux que les bébés au biberon ne sont pas plus obèses ou ne réussissent pas moins bien à l'école. Ces observations permettraient aux femmes qui ne peuvent pas allaiter de ne pas se sentir stigmatisées. Toujours selon Mail Online, la chercheuse clame que les bébés allaités sont plus à risque de développer de l'asthme. La conclusion de ces recherches serait donc que les bébés allaités ont de meilleurs résultats probablement en raison d'autres facteurs comme le statut socio-économique de leur famille.

Alors, elle est bonne ou non cette étude?
Bien sûr quand des résultats de la sorte font l'actualité, plusieurs experts tentent d'en analyser la qualité et la portée. C'est ce qu'ont fait le Baby Milk Action, le NHS et le blogue Evolutionary Parenting en pesant le pour et le contre de cette étude :

Du côté des points négatifs :
  • Le type d'étude réalisé (une étude de cohorte) ne permet pas de démontrer des liens de cause à effet et se limite à identifier des associations entre plusieurs facteurs. Par exemple, en aucune façon elle ne prouve que l'allaitement augmente le risque de développer de l'asthme. Cela est d'autant plus vrai que l'effet n'a été observé que chez les enfants de famille différente et pas chez les enfants d'une même famille mais nourris différemment. Si on suit la logique des auteurs, on devrait conclure que le mode d'alimentation n'a pas de rôle à jouer.
  • Certains facteurs pouvant avoir un impact sur les résultats n'ont pas été évalués, entre autres la raison pour laquelle les mères du troisième groupe ont allaité un bébé et pas l'autre. Le type d'allaitement (exclusif ou mixte) n'est pas mentionné non plus.
  • La façon de définir les groupes étudiés est discutable. En effet, lorsqu'on compare seulement les enfants allaités à ceux non allaités, on peut se retrouver dans une situation particulière. Par exemple, supposons qu'une mère allaite son premier bébé pendant quelques jours, mais vit de telles difficultés qu'elle décide de le sevrer et de ne pas allaiter son deuxième enfant. Peut-on vraiment s'étonner qu'il y ait très peu de différences entre ces deux enfants à l'âge de 14 ans?
  • La situation américaine est particulière. L'absence de congés de maternité dignes de ce nom pourrait faire que seules les femmes provenant de milieux aisés peuvent réellement allaiter. Par conséquent, en absence de femmes de milieux défavorisés qui allaitent, les comparaisons deviennent difficiles.
  • Les critères évalués sont très restreints. Pourquoi ne pas avoir évalué les risques d'allergies, de diabète ou le statut immunitaire? En fait, les chercheurs ont analysé des aspects pour lesquels il y a déjà beaucoup de controverse. La réussite scolaire, par exemple, dépend bien évidemment de l'attitude des parents. Dans cette optique, les résultats obtenus ne sont pas tellement surprenants.
  • L'étude ne tient pas compte des avantages pour la mère comme la prévention du cancer du sein ou des ovaires.
Du côté des points positifs :
  • L'étude rappelle que pour certains aspects du développement de l'enfant, la génétique ou l'environnement peut être aussi important sinon plus que le fait d'être allaité ou non.
  • Les résultats permettent de voir l'allaitement dans une perspective plus grande. Même un enfant allaité sera influencé par son milieu. Le lait maternel n'a rien de magique et ne peut pas compenser la négligence ou le manque de stimulation. La promotion de l'allaitement devrait donc faire partie d'une politique globale pour favoriser le bien-être des enfants.
  • L'idée de comparer des frères et sœurs est bonne en soi. Elle permet d'éviter que des aspects comme le statut socio-économique de la famille faussent les résultats.
  • Plusieurs facteurs confondants ont été étudiés : l'âge de l'enfant, l'âge de la mère, le rang dans la famille, la région d'origine, le tabagisme, l'alcool pendant la grossesse, les soins prénataux, le niveau d'éducation maternelle, le revenu familial, l'emploi de la mère, le revenu familial, la couverture d'assurance.

Cependant, peu importe la qualité et la portée de cette étude, l'important est sans doute de toujours garder un esprit critique. La médiatisation d'une nouvelle étude ressemble un peu au téléphone arabe. Il ne faut donc pas hésiter à retourner aux sources, à consulter des experts, à s'interroger sur la façon dont l'expérience a été effectuée. Sinon, nous risquons de tous porter un jour... un chapeau d'aluminium!

Références :
Baby Milk Action (2014) Did US researchers really find breastfeeding to be ineffective or harmful? Consulté le 1er mars 2014.

Caldwell,Emily. (2014, 25 février) Breast-feeding Benefits Appear to be Overstated, According to Study of Siblings. The Ohio State University. Consulté le 1er mars 2014.

Cassels, Tracy. (2014) “Is Breast Really Best?” The Debate Doesn’t End Here… Consulté sur le blogue Evolutionary Parenting, le 1er mars 2014.

Cham, Jorge. (2009) The science news cycle. Sur le site PhD Comics. Consulté le 1er mars 2014

Colen CG, Ramey DM.(2014) Is Breast Truly Best? Estimating the Effects of Breastfeeding on Long-term Child Health and Wellbeing in the United States Using Sibling Comparisons. Social Science & Medicine. Published online January 29 2014

Innes, Emma (2014) Breast milk is 'no better for a baby than bottled milk' - and it INCREASES the risk of asthma, expert claims. Mail Online. Consulté le 1er mars 2012.

NHS choices (2014) Is breast milk really best, American study ask. (2014) Consulté le 1er mars 2014.

4 commentaires:

  1. Je déteste ce genre d'études. Il me semble qu'il y a bien trop de paramètres autres que l'allaitement qui peuvent influer sur l'"état" d'un enfant.
    Pour vérifier l'influence de l'allaitement, il faudrait que TOUS les autres paramètres soient strictement identiques : même catégorie socia-professionnelle des parents, autant de temps passé par les parents avec leurs enfants, autant de contact physique, les mêmes musiques écoutées, les mêmes bruits entendus par les enfants dans la journée etc etc etc.
    Quand on fait des études d'influence, il est évident qu'on doit isoler un seul paramètre à la fois. Pour ce qui est des êtres humains, quelque soit l'étude, ça me semble bien difficile...

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    1. Vous avez tout à fait raison. C'est ce qui rend l'étude de l'allaitement si difficile. Il serait éthiquement inacceptable d'obliger une mère à allaiter ou à donner le biberon pour bien contrôler l'expérience. On doit alors composer avec une foule de facteurs confondants qui rendent l'analyse très difficile.

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    2. Comme pour toutes les études portant sur des groupes humains. Le tabac, vous pensez que les scientifiques ont raison quand ils disent que le tabac est nocif ?

      Le fait que l'analyse soit difficile ne veut pas dire que c'est impossible, et l'allaitement n'est pas plus difficile à analyser qu'un autre sujet de ce type.

      Il est par contre, comme certains autres thèmes plus difficile de parler des analyses vu la dose d'affects et de "foi" que l'allaitement draine draine.

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  2. l'homme est cupide alors les laits industriel....

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