13 juin 2014

Allaitement: Et si on mettait la pression sur le système de santé?

La nouvelle a fait le tour des médias. "Médecins canadiens: manque de connaissance en allaitement?" Ce constat ne surprendra personne dans le domaine. Les mères rapportent depuis longtemps les aberrations qui sortent parfois de la bouche de leur médecin quand vient le temps de parler de l'alimentation de leur enfant. Cependant, dire que les médecins ne peuvent pas aider les mères allaitantes est un euphémisme. Cette étude démontre qu'ils peuvent carrément nuire au succès de l'allaitement.

La recherche effectuée par le Centre hospitalier pour enfants de l'est de l'Ontario a interrogé 397 pédiatres, 322 médecins de famille, 17 résidents en pédiatrie et 44 résidents en médecine familiale. Ceux-ci ont dû répondre, entre autres, à 17 questions sur leurs connaissances en allaitement. Certaines de leurs réponses sont tout simplement surréalistes :

  • 58,7 % des pédiatres et 54,2 % des médecins de famille recommandent de façon routinière d'allaiter un bébé sur chaque sein pour 15 à 20 minutes, toutes les trois heures. (Alors qu'on sait depuis longtemps qu'il est préférable d'allaiter à l'éveil et de suivre les signaux du bébé pour déterminer s'il a assez bu.)
  • 68,1% des pédiatres et 66 % des médecins de famille ne connaissent pas bien les signes d'une bonne mise au sein. (Ce qui n'est pas si surprenant lorsqu'on apprend qu'à peine 5,1% des pédiatres et 11,3 % des médecins de famille prennent le temps d'observer une tétée lors du suivi d'une mère et de son enfant.)
  • 72,6 % des pédiatres et 70,4 % des médecins de famille croient qu'une mère doit boire du lait pour augmenter sa propre production. (Vraiment? En 2014, des professionnels de la santé pensent encore qu'il faut boire du lait pour faire du lait?!)
  • 51,8% des pédiatres ignorent que les suppléments de préparation commerciale pour nourrisson dans les premières semaines augmentent le risque que l'allaitement ne fonctionne pas. (Quand je parlais de nuire...)

Si on s'intéresse à leur attitude à propos de l'allaitement, certaines observations sont également inquiétantes :

  • 90 % des pédiatres et des médecins sont à l'aise de voir une mère allaiter son nourrisson dans leur bureau, mais seulement 54,9 % des pédiatres et 59,1 % des médecins de famille le sont si on parle d'un bambin. (Allaitez madame, mais pas trop longtemps quand même!)
  • 56,6% des pédiatres ont des échantillons de préparations commerciales dans leur bureau, mais seulement 52,4 % ont des dépliants sur l'allaitement à donner à leurs patientes. (On comprend maintenant pourquoi les mères avec des problèmes d'allaitement ressortent plus souvent du bureau du médecin avec du lait artificiel qu'avec des solutions!)

Alors, lorsque je lis la conclusion des chercheurs, je suis estomaquée!
« Les mères doivent savoir que leur médecin n'a peut-être pas les compétences ou la confiance pour les aider à allaiter. Ne vous découragez pas - l'allaitement est simplement trop important - et, pour l'instant, cherchez du soutien et des renseignements ailleurs »
Oui, on dit du bout des lèvres que « la plupart des médecins pourraient profiter d'une meilleure formation et d'un plus grand appui pour améliorer les soins prodigués aux bébés et aux mères ». Cependant, au bout du compte, on continue de mettre toute la pression de l'allaitement sur le dos des mères.

Cette semaine, deux intervenantes de deux groupes d'entraide en allaitement différents me racontaient d'ailleurs que la responsabilité du soutien aux mères repose de plus en plus sur leurs bénévoles (oui, les bénévoles!). Dans un cas, une infirmière du CLSC insiste de plus en plus pour « obliger » les bénévoles à faire plus de tâches. Dans l'autre, l'infirmière n'est tout simplement plus présente aux haltes d'allaitement.

Il semble donc que notre système de santé considère que l'allaitement est important tant qu'il peut fabriquer de belles affiches répétant que « l'allaitement est ce qu'il y a de meilleur pour votre enfant. » Cependant, quand vient le temps d'investir dans la formation des professionnels ou le soutien aux mères, il n'y a pas de ressources disponibles. Devant ce discours complètement incohérent, il serait peut-être temps de renverser la pression!

Référence:
Pound CM, Williams K, Grenon R, Aglipay M, Plint AC. (2014) Breastfeeding Knowledge, Confidence, Beliefs, and Attitudes of Canadian Physicians. J Hum Lact. 2014 Jun 11. pii: 0890334414535507. [Epub ahead of print]

5 commentaires:

  1. Merci et bravo pour ce super billet!

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  2. Que ce soit au Canada ou en France, on sait bien qu'on n'a rien à attendre des médecins en matière de soutien à l'allaitement... Sérieusement, il existe des gens qui pensent qu'il faut boire du lait pour en produire? Mais comment font les vaches avec seulement de l'herbe?

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  3. Excellent texte! Ça fait peur. Quand j'ai lu cet article, j'ai contacté l'auteure afin d'avoir une copie du questionnaire. Je me disais que ça serait intéressant de tester nos connaissances lors d'une réunion de marraines d'allaitement. Sauf que... le questionnaire est bien trop facile! Je n'arrive pas à croire que des pédiatres n'auraient pas une meilleur résultat. (En passant, le nom en français est Centre hospitalier pour enfants de l'est de l'Ontario. Je suis franco-ontarienne et nous sommes fiers de nos services de santé en français.)

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    1. Je vais faire la correction dans le texte immédiatement.

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  4. Tellement d'accord! Malheureusement... Et ça n'a pas l'air d'être parti pour s'arranger...

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