1 avril 2014

Question de la semaine : Sclérose en plaques et prolactine

Aujourd'hui, j'aborde un sujet proposé par Marie-Caroline Bergouignan : le lien entre la sclérose en plaques et l'allaitement.

Les femmes souffrant de sclérose en plaques vivent souvent une amélioration de leurs symptômes à partir de la moitié de leur grossesse. Cependant, la rechute les attend dans les trois mois qui suivent l'accouchement. En cherchant à comprendre ce phénomène, les scientifiques ont identifié une responsable potentielle : la prolactine.

La sclérose en plaques est une maladie auto-immune. Cela signifie que le système immunitaire de la personne malade (en particulier les cellules B et les cellules T) attaque ses propres cellules nerveuses. Plus spécifiquement, c'est la myéline, une substance jouant le rôle d'une gaine isolante pour les nerfs, qui est détruite chez les individus atteints. On comprend donc mal comment une hormone impliquée dans la lactation comme la prolactine pourrait avoir une influence sur cette maladie.

Quoiqu'il existe quelques résultats contradictoires à ce sujet, plusieurs études indiquent toutefois que les femmes qui allaitent exclusivement connaissent moins de rechutes que celles qui n'allaitent pas.

De plus, en tentant d'identifier quelle hormone féminine pourrait jouer un rôle dans le développement de la sclérose en plaques, les experts en ont identifié trois qui voient leurs niveaux augmenter pendant la grossesse : l'estrogène, la progestérone et la prolactine. Toutefois, les deux premières chutent très rapidement après l'accouchement alors que la rémission peut durer encore quelques mois. C'est pour cette raison que les scientifiques ont cherché à en savoir plus sur l'influence de la prolactine sur la sclérose en plaques.

Ils ont alors remarqué que certaines cellules du système immunitaire produisent de la prolactine et que certaines régions du système nerveux central y réagissent. La prolactine pourrait donc régler le fonctionnement de la réponse immunitaire, la multiplication des cellules et la régénération du système nerveux. En fait, des études ont démontré que cette hormone peut même se lier à la myéline et stimuler l'activité des cellules T. Ces observations permettent ainsi d'imaginer un mécanisme expliquant comment la prolactine pourrait affecter les mères souffrant de sclérose en plaques. 

Par ailleurs, lorsqu'ils étudient les patients atteints de cette maladie, les scientifiques remarquent que ceux-ci ont des niveaux de prolactine plus élevés que les autres. Ils observent aussi une association entre les rechutes et la surproduction de cette hormone. Cependant, est-ce que les rechutes causent la surproduction hormonale ou s'agit-il plutôt de l'inverse?

La prolactine
Dans le premier cas, il serait possible que lors des rechutes, le système nerveux soit endommagé, ce qui amènerait un dérèglement dans la production des hormones.

Dans le deuxième cas, un niveau trop élevé de prolactine serait responsable des rechutes. Cette hypothèse est supportée d'ailleurs par une étude parue récemment. En effet, selon les scientifiques, l'augmentation des niveaux de prolactine modifierait l'activité du système immunitaire, en particulier les cellules B qui produisent des anticorps contre la myéline. Ils croient donc que la prolactine pourrait stimuler le système immunitaire à attaquer le système nerveux.

Ces résultats entrent toutefois en contradiction avec l'observation que les mères allaitantes ont moins de risques de rechute. Certains chercheurs avancent donc l'hypothèse que la prolactine en quantité modérée pourrait aider à régénérer la gaine de myéline autour des neurones, mais qu'en quantité trop élevée, elle exacerberait les symptômes en stimulant le système immunitaire. D'autres études seront nécessaires pour en avoir le cœur net.

Enfin, si les femmes atteintes de sclérose en plaques ont des niveaux anormaux de prolactine, on peut se demander si cela pourrait affecter leur production de lait. À ce jour, aucune étude scientifique ne s'est penchée sur le sujet. Certaines consultantes en lactation croient cependant que ces femmes font partie des mères à risque d'une faible production. Cette hypothèse ne semble pas compatible avec le fait que les femmes atteintes de sclérose en plaques produisent beaucoup de prolactine. Toutefois, une attaque des nerfs pourrait nuire au réflexe d'éjection et du fait même à la production de lait.

Le mystère autour de l'effet de l'allaitement sur le développement de la sclérose en plaques est donc encore loin d'être éclairci. Les observations chez les femmes disent une chose, les expériences au niveau moléculaire en disent une autre... Le phénomène semble donc beaucoup plus complexe qu'on pourrait le croire.

Chaque semaine, je réponds à une question des lecteurs sur la périnatalité. Il y a quelque chose que vous auriez toujours aimé savoir concernant la grossesse, l'accouchement, l'allaitement ou le développement de l'enfant? Écrivez-moi à info@mamaneprouvette.com et je tenterai de trouver la réponse. (N'étant pas médecin, il ne m'est pas possible de répondre à des questions médicales sur l'état de santé d'une mère ou d'un bébé. Si vous éprouvez des inquiétudes à ce sujet, contactez plutôt un professionnel de la santé.)

Références :
Correale J1, Farez MF2, Ysrraelit MC2. (2014) Role of prolactin in B cell regulation in multiple sclerosis.J Neuroimmunol. 269(1-2):76-86. doi: 10.1016/j.jneuroim.2014.02.007. Epub 2014 Feb 24.

Mohrbacher, N. (2010) Breastfeeding Answers Made Simple. Amarillo: Hale Publishing.

Zhornitsky S1, Yong VW, Weiss S, Metz LM. (2012) Prolactin in multiple sclerosis. Mult Scler.19(1):15-23. doi: 10.1177/1352458512458555. Epub 2012 Aug 29.

4 commentaires:

  1. Bonjour,

    Je lis avec intérêt et j'aimerais savoir quelle est l'étude qui constate que les mères allaitantes rechuteraient moins ?
    Merci pour vos références et pour votre article.

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    1. Dans leur article (Prolactin in multiple sclerosis. Mult Scler.19 (1) : 15-23), Zho et al. citent les études suivantes. Les deux premières notent un effet de l'allaitement sur les rechutes alors que la troisième n'a pas remarqué de différence significative, quoiqu'elle n'ait pas tenu compte de l'exclusivité de l'allaitement :

      Langer-Gould A, Huang SM, Gupta R, et al. Exclusive breastfeeding and the risk of postpartum relapses in women with multiple sclerosis. Arch Neurol 2009; 66 : 958–963.

      Hellwig K, Rockhoff M, Gold R, et al. Exclusive breastfeeding is beneficial in postpartum relapse rate reduction: A prospective study of 72 MS patients. Mult Scler 2011; 17 : S277–S505.

      Portaccio E, Ghezzi A, Hakiki B, et al. Breastfeeding is not related to postpartum relapses in multiple sclerosis. Neurol 2011; 77 : 145–150.

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  2. Je suis moi-même atteinte de sclérose en plaque depuis 13 ans, maman d'un petit Ruben depuis 11 mois. J'ai allaité mon fils pendant 5 mois1/2 environ. Au 4ème mois je faisais une poussée (liée à la reprise de mon travail dans des conditions tendues), et j'ai tiré mon lait pour l'allaiter le plus possible. Quand la poussée est devenue trop gênante, mon neurologue m'a demandé de prendre de la Copaxone (qu'elle jugeait potentiellement nocive pour mon bébé) et donc d'arrêter de l'allaiter. Depuis, j'ai refait 2 poussées et les médecins me parlent d'immunosuppresseurs. Pour mon prochain enfant, je voudrais l'allaiter plus longtemps malgré la SEP. Avez-vous des articles sur l'allaitement et les immunosuppresseurs? L'impact des bollus de solumédrol sur la grossesse et l'allaitement? Merci

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    1. Voici ce qu'on peut trouver sur le site de Société canadienne de la sclérose en plaques - division Québec :
      Si vous envisagez d'allaiter votre bébé, il serait bon de vous faire conseiller sur certains aspects de l'allaitement, comme la position à adopter, étant donné que certains symptômes de la SP peuvent rendre inconfortables les positions traditionnelles. Il faudra également passer vos médicaments en revue avec votre médecin pour vous assurer qu'ils ne seront pas absorbés par le nourrisson par le lait maternel. On recommande de suspendre la prise des immunomodulateurs, entre autres, durant la période d'allaitement, étant donné que ces médicaments peuvent être excrétés dans le lait maternel.
      Selon le livre Medications and Mother's Milk de Thomas Hale, le copaxone est classé L3 (MODERATELY SAFE), ce qui signifie qu'il n’y a pas d’études contrôlées chez les femmes qui allaitent, mais le risque d’effets néfastes est possible; ou, les études contrôlées démontrent seulement des effets néfastes minimaux et non menaçants. Ces médicaments devraient être administrés seulement si les bénéfices potentiels justifient les risques potentiels chez le bébé. (Les nouveaux médicaments pour lesquels il n’y a aucune donnée publiée sont automatiquement classés dans cette catégorie, même s’ils pourraient être sécuritaires.) Il mentionne également qu'il n'y a pas de données disponibles sur son transfert dans le lait humain, mais que cela est peu probable. Si le médicament est ingéré oralement, il serait vraisemblablement dépolymérisé en acides aminés individuels, donc la toxicité est peu probable.
      Toujours selon le même livre, le methylprednisolone (dont la marque de commerce est Solu-Medrol) est classé L2 (SAFER). Cependant, lorsque ce médicament est utilisé en dose très élevée comme c'est le cas avec la sclérose en plaques, les risques sont plus importants. Certains professionnels ont déjà suggéré qu'il pourrait être possible de tirer le lait et le jeter pour 8 à 24 heures après une dose, mais il n'y a pas de données sur la pertinence de cette proposition.
      En résumé, l'utilisation de médicaments pendant l'allaitement est plutôt complexe et doit être étudiée pour chaque cas particulier avec un médecin ou un pharmacien. La meilleure approche est donc de discuter de l'importance de l'allaitement pour vous avec votre médecin. Vous pouvez aussi encourager votre médecin à contacter le centre IMAGe du CHU Sainte-Justine. Les pharmaciens qui y travaillent sont des experts dans le domaine et pourront donner des informations juste et à jour à votre médecin.

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