15 mai 2013

La durée de l'allaitement influence-t-elle les réserves de fer d'un bébé?

Tous les parents s'inquiètent un jour ou l'autre au sujet de l'alimentation de leur enfant. Reçoit-il bien tout ce dont il a besoin? Par exemple, l'anémie chez  un bébé est une préoccupation courante chez les nouveaux parents. Une nouvelle étude publiée dans la revue Pediatrics pourrait donc susciter bien des inquiétudes puisqu'elle propose un lien entre la durée de l'allaitement et les réserves en fer d'un nourrisson.

Des chercheurs de Toronto ont en effet étudié 1647 enfants âgés entre 12 et 72 mois pour déterminer leur statut en fer en lien avec la durée de leur allaitement. Pour connaître les réserves en fer des bébés, les chercheurs ont mesuré la quantité de ferritine, une protéine responsable du stockage du fer, dans le sang des nourrissons. Ils ont également mesuré la quantité d'hémoglobine pour déterminer la fréquence de l'anémie chez ces enfants.

Leur analyse a révélé que pour chaque mois d'allaitement, le taux de ferritine diminuait par 0,24 mcg/L. À titre indicatif, le taux de ferritine chez ces enfants tournait autour de 32 mcg/L et on considère qu'une personne est en carence en fer lorsque son taux de ferritine est inférieur à 14 mcg/L.

Par conséquent, le risque de connaître une carence en fer était légèrement supérieur chez les enfants allaités plus longtemps (augmentation de 4,8 % du risque par mois d'allaitement selon les auteurs). Il n'y avait toutefois pas un risque significativement plus élevé de développer de l'anémie chez les enfants allaités plus longtemps.

Alors, doit-on s'inquiéter devant ces résultats? Personnellement, je ne crois pas et voici pourquoi.

Premièrement, il faut mentionner qu'il s'agit de la première étude démontrant de tels résultats. En recherche, il est toujours préférable d'avoir plusieurs études allant dans le même sens. Cela permet en effet de s'assurer que les résultats obtenus peuvent être reproduits par un autre expérimentateur, diminuant ainsi le risque que les données soient le résultat d'une erreur expérimentale.

Deuxièmement, si pour chaque mois d'allaitement le taux de ferritine diminue de 0,24 mcg/L, cela signifie qu'un bébé allaité pendant 12 mois aura un taux de ferritine inférieur de 1,4 mcg/L à celui d'un bébé allaité pendant 6 mois. En tenant compte du fait que le taux de ferritine médian est de 32 mcg/L, cela représente une différence d'à peine 4 %. Les effets mesurés sont donc somme toute modestes. Cela est d'autant plus vrai que 27 % des enfants analysés ont été allaités plus de 12 mois mais seulement 9 % de tous les enfants  souffraient d'une carence en fer et à peine 1,6 % avaient de l'anémie ferriprive.

C'est d'ailleurs une une faille de cette étude: le petit nombre de sujet avec une carence en fer (144 bébés) ou de l'anémie (23 bébés). En particulier pour ce qui est de l'anémie, cela représente un très petit échantillon. En recherche, plus un échantillon est petit moins les résultats obtenus sont fiables.

Enfin, les chercheurs n'ont pas du tout évalué l'alimentation des bébés étudiés. Pourtant, la faible consommation d'aliments riches en fer est un facteur important pouvant expliquer une carence chez un bébé. Les recommandations actuelles sont d'ailleurs de poursuivre l'allaitement après 6 mois tout en introduisant des aliments riches en fer. Pour déterminer si la durée de l'allaitement a vraiment un rôle à jouer sur les réserves de fer, il faudrait donc en tenir compte.

En conclusion, il est encore trop tôt pour déterminer avec certitude si la durée de l'allaitement peut affecter le statut en fer d'un bébé. De plus, pour l'instant, les risques semblent assez faibles alors que les bénéfices de l'allaitement sont eux bien documentés. Par conséquent, les femmes qui le souhaitent ne devraient pas hésiter à allaiter leur enfant aussi longtemps qu'elles le désirent.

Il est important de noter qu'un des auteurs de l'étude a des liens financiers avec plusieurs compagnies pharmaceutiques, dont certaines qui commercialisent des suppléments de fer.

Référence:
Maguire JL, Salehi L, Birken CS, Carsley S, Mamdani M, Thorpe KE, Lebovic G, Khovratovich M, Parkin PC; TARGet Kids! collaboration. Association between total duration of breastfeeding and iron deficiency. Pediatrics. 2013 May;131(5):e1530-7. doi: 10.1542/peds.2012-2465. Epub 2013 Apr 15.

5 commentaires:

  1. Il me semble que cette étude ne veuille pas dire grand chose, dans le sens où il s'agit uniquement de corrélations, et en aucun cas d'un lien de cause à effet. De plus, l'absence de prise en compte de l'alimentation est effectivement un biais majeur. Surprenant qu'une revue comme Pediatrics, avec un IF à presque 5,5, publie un article qui émet des conclusions si hâtives!
    J'en profite pour vous féliciter pour cet excellent site, très utile et agréable pour suivre l'actualité scientifique dans le domaine de la périnatalité (sans forcément passer des heures sur Pubmed!)

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    1. Moi aussi je suis surprise de la publication de cette étude dans Pediatrics étant donné ses lacunes.

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  2. Ma phrase préférée:
    Il est important de noter qu'un des auteurs de l'étude a des liens financiers avec plusieurs compagnies pharmaceutiques, dont certaines qui commercialisent des suppléments de fer.
    Bingo!

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    1. Ça diminue effectivement la crédibilité de cette étude.

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  3. Juste pour ajouter que les antécédents familiaux aussi peuvent jouer dans les problèmes d'assimiliation du fer. Donc, sur un petit echantillonnage, il serait encore plus pertinent d'investiguer sur cette "défaillance génétique" potentielle des bébés participants...

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