9 septembre 2014

L'épidurale : l'arme ultime contre la dépression?

Je ne le nierai pas. J'ai la manie d'être très critique des grands titres lus dans les médias. Alors, quand j'ai lu que « l'épidurale peut réduire le risque de dépression post-partum », ma curiosité a été piquée. Bien sûr, l'épidurale est un outil très utile lorsqu'elle est utilisée judicieusement. Par contre, comme toute personne qui s'intéresse à la périnatalité, je m'inquiète aussi de son utilisation de plus en plus routinière (elle est employée dans 71,4 % des accouchements vaginaux au Québec). J'ai donc voulu en savoir plus.

Cette conclusion provient en fait d'une étude réalisée en Chine auprès de 214 femmes. Lorsque celles-ci se sont présentées à l'hôpital pour leur accouchement, l'équipe médicale leur a offert le choix de recevoir ou non une analgésie épidurale. Selon les scientifiques, exactement la moitié des femmes auraient accepté et l'autre moitié aurait refusé. Six semaines plus tard, toutes les femmes ont répondu à un questionnaire permettant d'évaluer leur état mental.

Chez les femmes qui ont accouché sans épidurale, 35 % ont développé des symptômes dépressifs contre 14 % chez les mères qui y ont eu recours. Les chercheurs croient que cela signifierait que la douleur pendant l'accouchement augmente le risque de dépression. Bien que cela n'ait pas fait l'objet de plusieurs études dans le contexte de la naissance, le lien entre la douleur et la dépression est en effet bien connu.

Pour supporter leur point, les scientifiques soulignent que les femmes qui ont reçu l'épidurale avaient un niveau de douleur beaucoup moins élevée (3 sur une échelle de 1 à 10) que celles qui avaient refusé l'analgésie (10 sur la même échelle). Pourtant, lorsqu'on essaie de faire une association entre la douleur rapportée par les femmes et les symptômes de dépression, rien de significatif n'en ressort. Cela remet donc en doute l'idée que c'est par la réduction de la douleur que l'épidurale protègerait de la dépression. 

Certains experts ont alors proposé une autre hypothèse : les femmes qui choisissent l'épidurale auraient des caractéristiques particulières qui les mettraient à l'abri de la dépression. Cependant, les scientifiques n'ont pu trouver aucune différence démographique ou clinique entre les deux groupes étudiés.

Les chercheurs insistent ensuite sur un résultat étonnant. Les femmes qui avaient reçu l'épidurale étaient plus nombreuses à allaiter (70 % contre 50%). Étant donné que l'allaitement serait protecteur contre la dépression dans certaines situations, cette piste pourrait expliquer comment l'épidurale affecte la santé mentale des mères, croient les scientifiques. Cependant, le lien entre l'épidurale et l'allaitement observé par les chercheurs contredit plusieurs informations qui circulent dans le milieu de la lactation. Ce type d'analgésie est effet souvent pointé du doigt si les débuts de l'allaitement sont difficiles. Il serait donc surprenant que cette explication soit la bonne.

L'étude chinoise apporte plus de questions que de réponses à mon avis. Personnellement, j'ai été troublée par un détail qui n'a été relevé par aucune autre analyse : « l'épidurale était le seul moyen disponible pour contrôler la douleur. » Serait-il possible que, pour les femmes étudiées, accepter l'épidurale était la seule façon de reprendre le contrôle de leur accouchement et de la douleur qui les submergeait? Quels auraient été les résultats si les femmes qui ont refusé l'épidurale avaient eu accès à un accompagnement adéquat ou à des méthodes alternatives de gestion de la douleur? C'est une piste qui vaudrait la peine d'être explorée.

Comme le fait remarquer la Dre Katherine Wisner dans un éditorial publié dans le même journal scientifique, l'absence de recherche sur le lien entre la gestion de la douleur et la dépression post-partum est une lacune importante en obstétrique. Il faut toutefois, selon moi, pousser l'exploration plus loin que le seul aspect pharmacologique. En offrant aux femmes différentes options pour gérer la douleur, autant médicamenteuses qu'alternatives, on les aide à se sentir en contrôle de leur corps et de leur accouchement. Une chose qui ne peut pas nuire si on souhaite lutter contre la dépression post-partum.

Références :
Ding T1, Wang DX, Qu Y, Chen Q, Zhu SN. (2014) Epidural labor analgesia is associated with a decreased risk of postpartum depression: a prospective cohort study. Anesth Analg. 2014 Aug; 119(2) : 383-92. 

Northwestern University. (2014) Controlling childbirth  pain tied to lower depression risk. Eurekalert. Consulté le 27 août 2014.

Phillips, Diana. (2014) Postpartum Depression : Epidural During Birth May Reduce Risk. Medscape. Consulté le 29 août 2014.

Wisner KL, Stika CS, Clark CT. (2014) Double duty : does epidural labor analgesia reduce both pain and postpartum depression? Anesth Analg. 2014 Aug; 119(2) : 219-21.

1 commentaire:

  1. Si les femmes ayant choisi de ne pas prendre l'épidurale ont été accompagnée de la même façon que si elles l'avaient prise (je vois d'ici le tableau : coincée sur le dos, personne pour venir t'encourager ou te rassurer, etc), les résultats ne me surprennent pas plus que ça !

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