1 décembre 2013

Question de la semaine : Anticorps et sevrage

Aujourd'hui, je réponds à la question de Pascale Lidji : "Lorsqu'une mère diminue le nombre de têtées par jour, est-ce que le lait des tétées restantes est plus concentré en anticorps?"

Lorsqu'un enfant commence à manger des aliments solides, la quantité de lait maternel qu'il consomme diminue. Cependant, la composition de celui-ci change également pendant la lactation. Comment cela peut-il influencer les facteurs immunitaires que le bébé reçoit? Cette question est plus complexe qu'on pourrait le croire.

La plupart des études se penchant sur les changements dans le volume et la composition du lait maternel datent des années 1980 et 1990. À cette époque, les scientifiques ont étudié différents types de gestion de l'allaitement pour voir comment celle-ci agissait sur le lait lui-même.

Ce qu'ils ont pu observer, c'est qu'un sevrage brusque affectait davantage la composition du lait qu'un sevrage plus graduel.

Par exemple, des chercheurs ont comparé des mères qui amorçaient un sevrage à partir de l'âge de 6 mois pour terminer l'allaitement autour de 15 mois à des femmes qui continuaient d'allaiter jusqu'à deux ans, environ 6 fois par jour. Le graphique suivant illustre leurs observations.

Illustration des données présentées dans l'article de Neville et coll. (1991)

Ce graphique démontre bien que le volume de lait diminue pour toutes les mères, mais que cette diminution est beaucoup plus draconienne lors du sevrage. Pour ce qui est de la composition du lait, en particulier pour la concentration en protéine, celle-ci ne varie pas de la même façon dans les deux groupes. En effet, pour les mères qui ont amorcé le sevrage, l'augmentation est beaucoup plus importante à partir d'un certain moment.

En fait, les chercheurs croient que lorsque le volume de lait descend sous la barre des 400 mL par jour, la composition de celui-ci se modifie substantiellement. Selon les experts, les espaces entre les cellules de la glande mammaire s'ouvriraient alors, ce qui pourrait laisser passer des protéines normalement confinées à la circulation sanguine.

En résumé, d'un côté le bébé consomme moins de lait, mais de l'autre, la concentration en protéine augmente. Les anticorps étant des protéines, est-ce que cela signifie que cette augmentation pourrait compenser la diminution de volume?

Pour répondre à cette question, sortons notre calculatrice et faisons quelques suppositions.

Des chercheurs ont mesuré la concentration en IgA (l'anticorps le plus abondant du lait maternel) du lait de mères qui allaitaient de façon prolongée. Nous n'avons malheureusement pas cette information pour les mères qui amorcent le sevrage à partir de 6 mois. Cependant, connaissant les variations en protéines du lait de ces mères et puisque les IgA sont des protéines, déduire la concentration en anticorps du lait des mères en processus de sevrage est possible.

À partir de ces données, déterminer la quantité d'anticorps consommée par le bébé est aisé puisqu'on peut tout simplement multiplier la concentration d'anticorps du lait par le volume produit par la mère. Le résultat de ces calculs est plus simple à saisir dans le graphique ci-dessous.

Extrapolation des données provenant de Neville et coll. (1991) et de Lawrence (2005).
Ce qu'on remarque alors c'est que la situation varie beaucoup selon la gestion de l'allaitement. Ainsi, les mères qui sèvrent leur enfant entre 6 et 15 mois ont une augmentation assez spectaculaire de la quantité d'anticorps dans leur lait. Cependant, le volume de lait que leur bébé reçoit est de plus en plus faible. Celui-ci reçoit donc de moins en moins d'anticorps.

Au contraire, chez les femmes qui poursuivent l'allaitement jusqu'à deux ans, la concentration en IgA dans leur lait augmente seulement légèrement. Cependant, comme le volume demeure important, leur bébé reçoit plus d'anticorps. Par contre, à la longue, la réduction de la production de lait les rattrape et pour eux aussi les anticorps se font plus rares.

Par conséquent, la protection immunitaire qu'un enfant recevra grâce au lait maternel dépend énormément de la gestion de l'allaitement. Toutefois, tous les bébés obtiendront éventuellement de moins en moins d'anticorps provenant de leur mère. Heureusement, pendant ce temps, leur système immunitaire se développe. Les tout-petits pourront donc bientôt se défendre entièrement par eux-mêmes contre les microbes qui les entourent.

Tous les lundis, je réponds à une question des lecteurs sur la périnatalité. Il y a quelque chose que vous auriez toujours aimé savoir concernant la grossesse, l'accouchement, l'allaitement ou le développement de l'enfant? Écrivez-moi à info@mamaneprouvette.com et je tenterai de trouver la réponse.

Résultats :
Lawrence, R. A., & Lawrence, R.M. (2005). Breastfeeding: A Guide for the Medical Profession (6th ed.). Philadelphie : Elsevier Mosby.

Neville MC, Allen JC, Archer PC, Casey CE, Seacat J, Keller RP, Lutes V, Rasbach J, Neifert M. (1991) Studies in human lactation: milk volume and nutrient composition during weaning and lactogenesis. Am J Clin Nutr. 1991 Jul;54(1):81-92.

2 commentaires:

  1. Est-ce que cela pourrait affecter la couleur et la consistance du lait. Des mères me rapportent à l'occasion avoir observé que leur lait avait l'aspect du colostrum lors du sevrage, et ce même si le sevrage se fait rapidement apres la montée laiteuse.

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    1. Si je ne me trompe pas, lors du sevrage, les espaces entre les cellules des alvéoles s'ouvrent à nouveau. Si on ajoute à cela que le volume de lait diminue de façon importante, on se retrouve donc dans une situation très similaire à celle juste avant la montée de lait. Il semble donc logique que le lait pendant le sevrage ressemble davantage au colostrum.

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